Nous sommes tous des créateurs (partie ½)

  • L’imagination est un terreau fertile où peuvent germer bien des graines…En lisant cet article, vous découvrirez que de grands scientifiques comme Einstein et Galilée ont fait usage de leur imagination pour mettre en forme des théorèmes !
  • Cet article est issu du magazine Sciences Humaines. Pour faciliter sa lecture, je l’ai scindé en 2 parties.

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[[ Il y a un siècle, un auteur, aujourd’hui totalement oublié, a publié un livre remarquable que plus personne ne lit. L’auteur s’appelait Théodule Ribot, l’une des stars de la psychologie française à la fin du XIXe siècle. Son livre, Essai sur l’imagination créatrice (1900), sorti la même année que l’Interprétation des rêves de Sigmund Freud, est tombé complètement dans l’oubli (1). On y trouvait déjà des idées très originales, redécouvertes par les chercheurs un siècle plus tard.

Dans cet ouvrage, T. Ribot aborde le thème de l’imagination « créatrice » […]

L’imagination créatrice est cette capacité extraordinaire qu’ont les humains à produire des rêves, des œuvres d’art mais aussi à construire des maisons, inventer des objets techniques, faire des projets, inventer des recettes de cuisine ou décorer leur appartement. Car, écrit T. Ribot, « dans la vie pratique, dans les inventions mécaniques, militaires, industrielles, commerciales, dans les institutions religieuses, sociales, politiques, l’esprit humain a dépensé autant d’imagination que partout ailleurs. » Même l’économie n’y échappe pas : un chapitre est consacré à ce qu’il nomme joliment « l’imagination commerciale ».

Au sens courant, l’imagination a longtemps renvoyé aux productions fantasmatiques de l’esprit humain. Elle est associée aux rêves, à la rêverie, à la fiction (roman, contes, récits, fables), à l’art, à l’utopie.

Imaginer, c’est s’évader en pensée : l’enfant qui rêve de terrasser des monstres ou l’écrivain qui écrit un roman, le prophète ou le médium qui entre en communication avec les esprits de l’au-delà, etc. L’imagination nous transporte en pensée dans le futur, le passé, dans les mondes de l’au-delà, peuplés de personnages étranges.

Cette vision poétique et enchantée de l’imagination ne recouvre qu’une partie de l’immense domaine dans lequel s’exprime la créativité. De plus en plus d’experts admettent aujourd’hui que la création ne se réduit pas au monde des arts, des rêves et des utopies. L’imagination créatrice s’exprime aussi dans les sciences, la technologie, le travail et la vie quotidienne.

Construire des paysages mentaux

Partons d’abord au pays des mathématiquesA priori, nous voilà au royaume des formules, des raisonnements rigoureux, des chiffres, des modèles. Quoi de plus étranger à l’imagination ? Si l’on écoute les mathématiciens eux-mêmes, beaucoup admettent avoir recours à une pensée imaginative.

Le mathématicien Jacques Hadamard l’avait déjà noté il y a un demi-siècle. L’imagination – c’est-à-dire la pensée en image – joue un grand rôle dans l’invention mathématique (2). La construction de théorie géométrique ou algébrique passe par des constructions mentales dans lesquelles interviennent des images de nature visuelle. Souvent, un mathématicien « voit » une solution en imaginant un chemin nouveau qui lierait deux domaines des mathématiques jusque-là séparés (3).

Cette vision vient en premier, la démonstration suit. Ce n’est sans doute pas un hasard si le mot « théorème » renvoie, selon l’étymologie grecque, au mot « vision ».

De la création scientifique (4)

La physique a même progressé par des « expériences de pensée » révolutionnaires. Galilée n’a jamais lancé de poids du sommet de la tour de Pise pour découvrir la loi de la chute des corps, il s’est contenté d’imaginer l’expérience. Ce n’est que bien plus tard que l’on a pu vérifier le résultat.

Albert Einstein, lui aussi, déclarait « penser en images » (et non à coup de formules et de raisonnements). La plupart de ses découvertes reposaient sur des expériences de pensée très visuelles : pour étudier la vitesse de la lumière, il s’imagine assis sur un rayon de lumière un miroir à la main ; pour étudier la relativité, il se voit installé dans un ascenseur cosmique. 

«Les mots ou le langage, écrit ou parlé, ne semblent jouer aucun rôle dans mon mécanisme de pensée (…). Les éléments de pensée sont, dans mon cas, de type visuel», écrit A. Einstein. Il ajoute que les mots conventionnels destinés à exposer sa pensée viennent après et «laborieusement».

Des chimistes et des biologistes de renom ont également apporté leurs témoignages sur le rôle de l’imagination dans leur travail. Le chimiste allemand Friedrich Kekulé, fondateur de la chimie organique, raconte qu’il a découvert la structure (en cercle) de la molécule de benzène en rêvassant au coin du feu, voyant, tout à coup, les molécules former comme un serpent qui se mord la queue (5). Ce qui témoigne du rôle des analogies et métaphores, désormais reconnues par les philosophes des sciences comme des instruments de pensée décisifs (6).

François Jacob, prix Nobel de médecine en 1965, décrit ainsi la démarche du chercheur (7) : « Contrairement à ce que j’avais pu croire, la démarche scientifique ne consistait pas simplement à observer, à accumuler des données expérimentales et à en tirer une théorie. Elle commençait par l’invention d’un monde possible, ou d’un fragment de monde possible, pour le confronter, par l’expérimentation, au monde extérieur.

Et c’était ce dialogue entre l’imagination et l’expérience qui permettait de se former une représentation toujours plus fine de ce que l’on appelle la “réalité”. »

En mathématique, en physique, en chimie, en biologie, etc., on réhabilite aujourd’hui le rôle fécond de l’imagination et de son cortège d’analogies et de métaphores, qui seraient de puissants générateurs de modèles. […]

Auteur : Jean-François Dortier _ Source : Sciences Humaines

Décembre 2010

(1) Théodule Ribot, Essai sur l’imagination créatrice, 1900, rééd. L’Harmattan, 2007. 
Disponible aussi sur http://web2.bium.univ-paris5.fr/livanc/?cote=52680&do=livre
(2) Jacques Hadamard, Essai sur la psychologie de l’invention en mathématique, 1952, rééd. Jacques Gabay, 2007.
(3) Voir Alain Valette, « Imagination et mathématiques : deux exemples », Bulletin de la société des enseignants neuchâtelois de sciences, n° 35, juillet 2008. En ligne sur www.sens-neuchatel.ch/bulletin/no35/art2-35.pdf
(4) Abraham Moles, La Création scientifique
Kister, 1957.
(5) Voir Arthur I. Miller, Intuitions de génie. Images et créativité dans les sciences et les arts, Flammarion, 2000.
(6) Voir Nicolas Journet (coord.), dossier « L’analogie, moteur de la pensée », Sciences Humaines, n° 215, mai 2010.
(7) François Jacob, La Statue intérieure, 1987, rééd. Gallimard, coll. « Folio », 1990.